Les Mangeurs d’argile (les hommes sans futur 1) de Pierre Pelot
Publié en 1981 dans la collection Présence du futur, Les Mangeurs d’argile est le premier roman du cycle « les hommes sans futur » de Pierre Pelot. Le roman commence par un passage pré-faciale qui explique la situation de l’humanité dans deux cents ans. Vers l’an 2230, une nouvelle espèce d’homme commence à apparaître. Nés de mères homo-sapiens, ces nouveaux hommes doués d’une intelligence supérieure et de variations morphologiques étranges sont par rapport à nous ce que nous sommes par rapport aux singes. Personne ne comprend le mécanisme qui a provoqué cette accélération subite du processus évolutionnaire – toujours est-il que l’apparition des « supérieurs » bouleverse profondément la civilisation humaine. La naissance d’un supérieur au sein d’une famille est vécu comme un catastrophe – indifférant aux soins de leurs géniteurs, une fois atteint l’âge de l’adolescence les enfants supérieurs quittent le noyau familiale pour rejoindre ceux de leur espèce. Ceux-ci battissent au fil du temps des campements dans les régions inoccupées de la terre où ilsqu entreprennent des expériences scientifiques et mettent au point des technologies aussi fabuleuses qu’incompréhensibles pour membres de l’espèce inférieure dont ils sont issus. L’angoisse monte alors que les projets des supérieurs prennent de l’envergure – l’âge des homo sapiens semble tirer à sa fin.
Le décor ainsi posé, le récit à proprement parler se déroule dans les alentours de Little Rock dans un Amérique du Nord où l’on ne parle plus des États Unis, où les communes sont régis par des milices locales et la campagne est laissée aux bandits et aux fermiers intransigeants refusant d’abandonner leurs terres ancestrales. Le récit fait alterner deux fils narratifs parallèles. Dans le premier il s’agit de Rough Nandura, père de famille venu à Little Rock à la recherche d’un « bois-bonheur », espèce de chamane-charlatan qui prétend pouvoir assurer contre paiement la naissance d’enfants « normaux » chez les femmes enceintes. Sa femme à lui, qui attend son retour au bled, a déjà accouché de deux enfants mutants, horriblement déformés. Les forces amoindries par le trajet ardu mais armé d’un fusil puissant, Rough Nandura parcourt la ville en sollicitant de l’aide auprès d’individus peu recommandables qui entreprennent à leur péril d’arnaquer ce « péquenaud ». Dans le deuxième il s’agit d’un bois-bonheur du nom de Caine, hébergé chez Kildred Quenan, l’ancien chef des milices. Celui-ci s’apprête à fuir vers le sud pour s’éloigner des supérieurs dont la présence au nord devient de plus en plus inquiétant. D’après Lice, survivante d’un massacre perpétré par les supérieurs et qui atterrit par hasard chez l’ancien chef des milices, les supérieurs du nord bâtissent d’étranges structures qui lui semblent destinées à nuire aux humains. Sceptique à l’égard des théories de la fille traumatisée, Caine finit par accepter de servir de garde du corps à Kildred et à Lice lorsqu’il apprend que le voyageur Rough Nandura, qui a sous peu acquiert une réputation de cinglé dans la ville de Little Rock, est a sa recherche. Les deux fils de la narration se rapprochent progressivement l’un de l’autre jusqu’à ce qu’ils se croisent enfin à l’extérieur de la ville riverain de Laky Village où – gros rebondissement – les supérieurs ont érigé l’une de ces structures étranges qui avait frappé Lice de peur dans le nord et qui forment un réseau empêchant les humains de quitter la région. Enfermés donc dans un espèce de resserve naturelle, les humains sont désormais à la merci de leurs successeurs dans la chaîne évolutionnaire.
On apprécie beaucoup dans ce roman la qualité de l’écriture. Composé de phrases plutôt succinctes qui se limitent chacune à la transmission d’une image, d’un geste, d’une impression. Le roman est composé principalement d’un enchaînement de scènes dialoguées qui se déroulent comme une scène de film – une série de répliques ponctuées par l’exécution de gestes visibles – écrasement de cigarette, hochement de tête, échange de regards lourds de signification -- qui découpent la scène en autant de plans visuels, créant un rythme qui rend le passage du temps palpable. Pelot maîtrise également un style de discours qui est à rapprocher avec les romans policiers, qui intègre dans la narration ainsi que dans le dialogue des expressions familières, un langage « parlé » tout en évitant que cela devienne ridicule, que cela bascule dans la parodie. C’est clairement un auteur de genre n’ayant aucunement l’intention de porter une critique quelconque sur les conventions narratives, discursives, stylistique de son genre. Il tâche simplement à bien faire sans chercher à transcender.
Cependant, on peut reprocher à ce roman en particulier et, peut-être aussi au « cycle » que celui-ci inaugure (à voir), quelques problèmes au niveau de la narration qui le rendent moins intéressant, moins divertissant qu’il aurait pu être si l’on accepte de le juger selon ses ambitions modestes, d’être rien de plus qu’un roman de genre et de divertissement. Le passage pré-facial qui pose le décor en expliquant la situation géopolitique de la terre et la situation socio-économique de l’humanité face à l’arrivée des supérieurs nous semble particulièrement problématique. L’auteur semble vouloir avec cette préface se décharger de la nécessité de tisser son récit de détails qui refléteraient de manière plus fine, plus oblique les règles de l’univers de son histoire – c’est justement la révélation graduelle de ces choses qui procure du plaisir au lecteur d’un roman de science fiction. C’est aussi pour cela que de longues passages du roman semblent tourner à vide, servant à rien d’autre qu’à avancer le récit qui en soi n’a pas beaucoup d’intérêt. De plus, le roman manque d’images fortes, sauf peut-être la révélation de la machine des supérieurs à la fin. Les mangeurs d’argile recourt aux images conventionnelles du Western et des romans policiers – villes limitrophes, flingues, course poursuites, fusillades – sans tenter de les rendre étranges ou de les attribuer des significations particulier dans l’univers de son récit. Ajoutons à cela quelques remarques misogynes qui achève à lui donner un petit coup de vieux, sans le rendre illisible. Un roman de genre adéquate avec une qualité de prose au-dessus de la moyenne.
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